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Fania: « Our Latin Thing »
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A sampler of boogaloo, latin Soul and the roots of salsa
FANIA, le retour...Pendant des années et à quelques exceptions près, l´amateur de salsa a dû se satisfaire de compilations bon marché et de ré-éditions qui se contentaient d´indiquer le nom de l´artiste et des morceaux inclus sur l´album. Le rachat du catalogue Fania et de la société de droits d´auteurs qui lui est associée, FAF Publishing, soit environ 1,000 albums, 3,000 compositions et 10,000 master tracks, incluant du matériel inédit, marque en ce sens un tournant pour tout mélomane averti. La filiale du groupe V2 en Floride Emúsica, qui en a fait l´acquisition pour une somme estimée entre 9 et 12 milions de dolars, s´est engagée à faire de la Fania l´équivalent pour la musique latine de ce qu´est Blue Note pour le jazz, en publiant les œuvres remasterisées avec leurs pochettes originales enrichies de livrets rédigés par des experts. Initiées au mois de mai en France, ces sorties offrent une occasion inespérée de (re)découvrir les trésors produits ce label culte parti à la conquête du monde dans les années 1970.
Retour sur les principales clés du succés de la Fania, ou comment un label indépendant de New-York s´est converti en principale compagnie discographique de l´histoire de la musique latino-américaine.
Johnny Pacheco n´est pas un inconnu à New-York quand il fonde le label Fania en 1964. Le flûtiste et percussioniste dominicain, né le 25 mars 1935 (sa date anniversaire servira de numéro de série au premier opus de la série Fania, Cañonazo, 325), participe de l´âge d´or du Palladium Ballroom dans les années 1950, au sein des orchestres de Pérez Prado, Tito Puente et Xavier Cugat. Surtout, il rejoint l´orchestre Duboney de Charlie Palmieri, lançant la fièvre de la charanga à New-York, lorsque les ponts avec la Cuba révolutionnaire sont coupés. Son premier album pour le label Alegre de Al Santiago, Pacheco y su charanga (1961), obtient les meilleures ventes de musique latine cette année-là. Mais Pacheco se rend compte qu´il n´en verra pas les fruits tant qu´il travaille pour le compte d´autrui.
Le musicien fait connaissance avec l´ancien officier de police et avocat de Brooklyn Jerry Masucci au cours des démarches qu´il méne pour obtenir un divorce. Il le convainc d´engager 5,000 dolars pour fonder Fania Records et convoque un ancien camarade de lycée devenu graphiste, Izzy Sanabria, déjà auteur de la pochette de son premier disque solo, pour concevoir un logo. Les compères empilent les disques dans le coffre de leur voiture et font le tour des boutiques de disques de la ville. Pacheco en charge de la direction artistique, Masucci de l´aspect commercial et Sanabria du graphisme et de la publicité en général, l´histoire est en marche. Encore leur faut-il un appât pour séduire la jeunesse.Pour sa première production sur le nouveau label, Pacheco troque son orchestre de charanga pour le format d´un conjunto, plus agile mais toujours fidèle aux sonorités typiques de la musique cubaine. Dans le New-York latino de l´époque, qui vibre au rythme des boogaloo de Joe Cuba, Pete Rodríguez et Ray Barretto, dont le hit « El Watusi » (1963) touche jusqu´au public US, Pacheco a pourtant conscience que son tumbao est quelque peu ringard, même s´il prendra sa revanche par la suite. Il s´attache donc à signer tous les nouveaux couteaux qu´il croise sur son chemin, notamment le pianiste Larry Harlow, le trompetiste (et futur bassiste) Bobby Valentin et le tromboniste Willie Colón. Le duo que forme ce dernier, un gamin du Bronx tout juste âgé de 17 ans, et son chanteur récemment débarqué de Porto Rico Héctor Lavoe, symbolise à lui seul la révolution qui verra, selon l´expression de César Miguel Rondón, « le barrio caribéen envahir la ville », avec une nouvelle sonorité et une nouvelle attitude.
Au départ, le groupe de Colón s´inscrit dans la vague boogaloo du moment. El Malo, son premier album publié en 1967, est autant un succès commercial que l´objet de critiques acerbes de la part de musiciens installés. Tito Puente n´y voit qu´une « musique pour gosses ». Néanmoins, quelque chose de nouveau est en train de se jouer. Revêtus d´une panoplie fictive de gangsters, crée spécialement pour eux par Sanabria, Colón et Lavoe deviennent les héros et sex-symbols d´une nouvelle génération nuyorican. Le contraste entre le trombone rugeux, saturé du premier et la voix cristaline, le phrasé « jíbaro » du second, exprime l´authentique saveur du barrio. Enfin et surtout, les bad-boys de la Fania expérimentent des fusions inédites entre différents genres musicaux de la Caraïbe et d´au-delà, ouvrant de nouveaux horizons à une musique qui ne tardera pas à s´appeler « salsa ».Fania est encore une compagnie modeste en dépit de la tempête que provoquent sur les dance-floors des artistes comme Ray Barretto, qui entre sur le label avec Acid en 1968. Son président décide, la même année, de réunir ses musiciens pour des séances de jam-sessions devant le public d´un club de l´East Village, le Red Garter. Il en tire un disque en deux volumes sous le nom de « Fania All-Stars », ce qui permet d´un point de vue marketing d´attirer l´attention sur le label autant que sur les artistes qui le composent. Pour autant, l´idée n´est pas nouvelle, Masucci ne faisant que copier ce que ses concurrents Alegre et Tico avaient fait avant lui, en s´inspirant eux-mêmes des Cuban Jam Sessions enregistrées à La Havane par la Panart dans les années 50.
Masucci réitére l´expérience en faisant monter les enchères trois ans plus tard. Cette fois, le spot radio que conçoit Sanabria sur fond de musique classique annonce que le concert du Cheetah sera filmé. En juillet 1972, le film de Leon Gast Our Latin Thing (Nuestra cosa) sort sur les écrans, présentant en alternance des images du concert, du public et des rues de Harlem et du Lower East Side. Aux solos virtuoses et au groove implacable de la machine Fania font écho des séquences de la vie quotidienne du ghetto, ses enfants jouant sur la chaussée, ses concerts improvisés et ses junkies. La presse est unanime, du magazine consensuel Time au fanzine révolutionnaire des Young Lords Palante. Entre 1973 et 1974, les réunions de la Fania All-Stars seront toutes filmées, au Yankee Stadium de New-York et au Coliseo Roberto Clemente de Porto Rico, ou encore à Kinshasa, en marge du combat Ali / Foreman.
Entre temps, Masucci a fait l´acquisition des principaux labels concurrents (Tico, Alegre, Mardi Gras, Inca), crée des filiales (International, Vaya) et signé des artistes prestigieux tels que Celia Cruz, Tito Puente, Mongo Santamaria ou Ismael Rivera. Les productions Fania sont distribuées dans toute l´Amérique latine. Quelques mois après la sortie de Our Latin Thing, la revue Billboard fait sa une sur « L´explosion latine ». On y explique en substance que la musique issue de la scène latino new-yorkaise est mure pour le cross-over. Les journalistes européens et japonais se bousculent au QG de la Fania. Si le label avait jusque là concentré ses efforts à rassembler ses forces vives et à s´assurer une base solide au sein de la minorité hispanique du marché, un changement de stratégie va s´opérer, dirigé à séduire le public anglo et international. En 1973, Izzy Sanabria prend les rênes du magazine Latin New York, méne campagne pour la généralisation du terme « salsa » (il présentera même une émission de TV baptisée de la sorte) et fait pression sur la NARAS pour la création d´un Latin Grammy. Alors que le mot n´est pas une seule fois prononcé dans Our Latin Thing, le second film produit par la Fania, beaucoup plus ambitieux mais décevant au final, s´intitule tout simplement Salsa.
Fania finit par s´associer en 1976 à une major, Columbia Records, pour produire une série d´albums ayant pour objectif de vendre au-delà de son marché de niche. La fusion, en l´occurrence avec le son disco de l´époque, est cette fois dictée par des impératifs commerciaux, mais personne n´est dupe. Parallèlement, les artistes Fania qui ne sont pas encore détournés du label, Rubén Blades en tête, commencent à réclamer de Masucci le paiement de royalties. Une série de procés est initiée, qui oblige le mogol de la salsa à s´exiler en Argentine d´où il poursuivra ses activités à la tête d´une entreprise de…préservatifs, avant de mourir en 1997.Le formidable succès de la Fania ne s´est pas fait en un jour et n´a pas été exempt de coups fourrés. S´il témoigne du formidable potentiel de la musique latine et de la capacité d´un label à incarner un mouvement culturel beaucoup plus ample, il a échoué dans sa tentative de gagner durablement sa place en dehors de son territoire d´origine. Mais les temps ont changé. Des albums de remixes par des DJ de renom (Snowboy, Little Louie Vega, Gilles Peterson…) sont annoncés par Emúsica. Le rêve du cross-over peut être sur le point de se réaliser.
Yannis Ruel
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